De l'autre côté de Vénus

Comment parler du cancer du sein autrement qu’au travers de statistiques et d’informations scientifiques? Comment évoquer les peurs que ce mot suscite? Comment dire les blessures charnelles et symboliques infligées par cette maladie? Comment décrire le combat sans merci que se livrent ici Eros et Thanatos?
Rapidement, l’idée d’une exposition s’est imposée à nous.

En effet, puisque l’Art doit au corps féminin quelques-uns de ses plus grands chefs-d’oeuvre, quelques-uns de ses plus grands artistes, n’est-il pas juste de leur demander de l’aide lorsque leurs muses sont blessées?

De plus, l’Art a souvent bénéficié des progrès de la médecine. Ainsi, à la Renaissance, la capacité des artistes à dessiner, peindre ou modeler le corps humain de la façon la plus juste possible, dépendait des nouvelles connaissances des anatomistes. Plus tard, le développement de la photographie, de la radiographie et de tous les procédés liés à l’imagerie médicale (gros plans, images internes des organes, etc.) allait transformer le point de vue des artistes sur le corps et leur façon de le représenter. Aussi, il nous paraissait intéressant de leur demander de rendre aux patientes ce qui leur est parfois enlevé par le regard des médecins et des images médicales.

Il a fallu attendre le XIXème pour que le droit à la maladie soit admis, le début du XXème pour que l’on reconnaisse le droit aux soins médicaux. Mais, aujourd’hui, grâce à l’amélioration de nos conditions de vie et aux progrès scientifiques, il nous paraît légitime d’être en bonne santé; l’expérience de la maladie et de la mort étant souvent retardée dans l’histoire individuelle, ces questions tendent à être associées à la vieillesse. Le cancer nous scandalise puisqu’il nous confronte à notre fragilité et à notre finitude. Il tire sur ses cibles au hasard, sans logique ni justice. Il touche des femmes de tous les âges, de tous les milieux. Et pour chacune d’elles, l’expérience sera différente selon ses ressources, ses croyances, son entourage, les étapes de la vie qu’elle a déjà franchies. Il blesse aussi proches, amis, amant, mari. C’est pourquoi, il nous a semblé important de faire un choix très éclectique parmi les artistes que nous avons invités à travailler pour nous, afin d’évoquer à travers la multiplicité des techniques, des regards et des sensibilités la diversité des expériences.

D’autres questions se sont alors posées: peut-on parler de la douleur des autres? En effet, si la maladie est intime et individuelle, n’a-t-on le droit de la dire que si on l’a vécue? Faut-il dès lors n’avoir recours qu’au témoignage? Y a-t-il quelque chose d’universel dans cette expérience de la souffrance? La douleur peut-elle être esthétisée, surtout si elle n’est pas accompagnée d’un message spirituel? La gravité est-elle forcément de mise pour traiter d’un tel sujet? Doit-on évoquer la violence de cette expérience en respectant la pudeur et la décence ou au contraire faut-il choquer? A-t-on quelque chose à apprendre de cette maladie?

Chacun à sa façon, les artistes ont trouvé leur manière de répondre à notre invitation. Quelques grandes lignes se dessinent cependant:

  • Les références à des figures marquantes de la peinture: Botticelli, Goya, Rembrandt, Vallotton, ou à des motifs récurrents de l’Histoire de l’Art: le nu académique, le corps paysage, la vanité; la convocation des saintes, des déesses et des créatures mythologiques qui hantent notre imaginaire collectif: Vénus, Marie, Lilith, Sainte Agathe. La citation permet de prendre une distance par rapport à la réalité crue. C’est aussi une manière d’évoquer en creux, la part symbolique blessée et souvent ignorée.
  • Le corps comme matière: la peau, la chair, les organes, la texture des tissus internes, métastases, cellules. C’est, tour à tour, fascinant et repoussant. On a un sentiment de vertige devant ce qu’il y a de plus intime, de plus intérieur et pourtant de si organique. On ne sait plus très bien si l’on est dans l’abstraction ou dans une réalité impossible à comprendre. Cela nous renvoie à l’imagerie médicale qui, bien que de moins en moins douloureuse, est de plus en plus intrusive puisqu’elle nous donne à voir ce qui est caché, invisible et si intime. Il y a quelque chose de presque sacrilège dans ces images de soi que l’on ne peut pas interpréter.
  • La valorisation de ce qui peut parer la femme, la dévoiler ou la cacher: soutien-gorge, bijou, vêtement, position du corps, ombre et lumière. Comme autant d’allusions aux efforts des femmes pour donner le change, pour rester dignes, pour cacher les outrages de la maladie et de ses traitements, comme autant d’hommages à leur pudeur souvent mise à mal par les examens qu’elles subissent et les mots qui décrivent désormais leur quotidien.

La plupart des oeuvres ont été créées spécifiquement pour l’occasion. Toutefois, certains artistes ont choisi d’exposer des pièces plus anciennes qui prennent une dimension nouvelle dans l’exposition. D’ailleurs, le contexte ici a une importance particulière et il va forcément orienter notre interprétation, nous faire voir les oeuvres d’une autre façon. Comme le dit Anne Peverelli dans son texte, en parlant de son travail: «les mêmes dessins autrement». Cette idée d’ailleurs pourrait s’appliquer aux femmes qui traversent ou qui ont traversé cette expérience du cancer; elles sont les mêmes autrement. Un genre artistique n’a pas été traité ici, et pourtant il aurait pu décrire ces moments que vivent beaucoup de femmes qui ont un cancer. En effet, les traitements tendent à leur enlever temporairement certains de leurs attributs féminins: seins, cheveux et fertilité. Et pour un temps, elles n’ont que des simulacres, des artifices pour montrer encore leur féminité. L’expérience est passagère mais d’une violence extrême et elle peut les faire se sentir parfois comme des femmes en trompe-l’oeil.

L’encyclopédie de Martin Monestier consacrée aux seins, s’ouvre sur le mot «ablation», et l’auteur nous explique que l’amputation n’est pas seulement physique mais aussi psychique puisque le sein est l’un des signes de l’identité féminine. Ainsi un acte chirurgical pourrait mettre en péril la féminité. Pourtant, ces nouvelles amazones qui se battent contre la maladie, ces héritières de Sainte Agathe qui ont accepté de perdre une partie d’elles-mêmes par amour de la vie, semblent être au coeur de ce qu’est le féminin: un corps constamment en transformation, qui dit le temps qui passe: puberté, cycles, maternité, ménopause et vieillissement; une capacité à être en contact direct avec la vie et la mort.

Une partie de la planète Vénus est longtemps restée dans l’ombre, on n’a pu la photographier que récemment. J’aime à croire que cette exposition nous aura permis de voir enfin la face cachée de Vénus. Francine Delacrétaz